Cela rend leur compagnie peu divertissante ou même étrangement incommode. Ils sont déconcertants. On est sûr que, quoi qu'on leur dise, ils vous prendront en pitié. On est aussi embarrassé pour leur parler qu'on le serait avec un derviche ou un thug étrangleur.

Même entre eux, ils restent mornes, hargneux, fermés. Les réunions d'hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces jeunes gens, même leurs conversations autour des bocks, sont lugubres. Ces infortunés ne parlent que de littérature. M. Rosny a noté quelques-uns de leurs propos avec une exactitude cruelle. Ils se rassemblent pour déchirer les absents pendant la première heure et pour se déchirer entre eux le reste du temps,—en phrases brèves, bizarres, violentes et obscures. Chacun songe à soi et se défie des autres, «... Silence. L'atmosphère est fausse, craintive.» Au fond, ils se réunissent pour s'ennuyer ensemble. «... Bah! répondit Jouveroy, je ne me plais qu'avec les gens qui s'embêtent.»

La Bruyère dit en parlant de certains financiers: «De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.»

Je dirais volontiers des pareils de Servaise: «Ils ne sont ni chrétiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des hommes: ce sont des littérateurs,—chacun d'une religion littéraire distincte à laquelle il est seul à croire, et qu'il est seul à comprendre,—quand il la comprend».

J'exagère? Oh! à peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour vous rendre mieux reconnaissable ce monstre: le jeune homme de lettres en cette fin de siècle. S'ils n'en sont peut-être pas tout à fait là, c'est là qu'ils vont. Il y en a toujours bien un sur deux qui est fait sur ce modèle; et c'est fort inquiétant.

Il y a vingt ans, nous récitions en classe ces vers de l'Art poétique:

Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies,
Des vulgaires esprits malignes frénésies.
Un sublime écrivain n'en peut être infesté;
C'est un vice qui suit la médiocrité...

Et encore:

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi,
Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre,
Il faut savoir encore et converser et vivre.

Ô vieux Boileau, que dirais-tu de ces jeunes gens? Et quelle horrible vanité, de sacrifier la vie même et tout ce qui lui donne son prix véritable à d'inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie![Retour à la Table des Matières]