«Ainsi l'affection de mon peuple, sinon son estime et son respect, s'était lentement détournée de moi et des miens. La révolution était inévitable. Il n'y fallait qu'un prétexte. Une mutinerie de l'armée contre un ministre impopulaire a décidé de tout. Je dois dire que les insurgés ont été parfaits. Ils sentaient que tout cela n'était point ma faute, que je comprenais moi-même leurs raisons et que je ne leur gardais pas rancune. Jamais révolution n'a été plus pacifique, ni plus courtoise de part et d'autre. Ces messieurs m'ont embarqué, avec beaucoup de politesse, dans un navire très confortable. Tout s'est passé avec une extrême cordialité. Ils ont absolument tenu à me laisser ma liste civile, qui est de deux millions.
«Nous avions tous les larmes aux yeux en nous séparant; et, si j'avais voulu profiter de l'attendrissement général, peut-être serais-je encore à Rio-Janeiro. Mais ma situation y serait précaire. La condition de simple particulier convient mieux à mes goûts. Puis, j'aime les voyages. Je quitte Venise demain matin et serai à Paris dans huit jours.
«Si j'avais eu besoin de consolation, j'en aurais trouvé une bien douce dans une nouvelle faveur que le gouvernement de la France vient de m'accorder. Le jour même où je perdais ma couronne, M. le président Carnot m'offrait les palmes d'officier de l'Instruction publique. Cela m'a fait grand plaisir. Le sage se contente de peu.
«Tel fut le récit du bon vieillard. Au moment où il parlait des deux millions de sa liste civile, les six autres rois détrônés s'étaient approchés de lui d'un air de déférence...»
(Candide, appendice au chapitre XXVI.)
Ainsi le Brésil vient d'inaugurer brillamment, et de la façon la plus piquante, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples seront polis et les monarques résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et le vaincu. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil.
Résignés, il semble bien déjà que la moitié des souverains de l'Europe le seraient, à l'occasion, le plus aisément du monde. Il y a, chez beaucoup d'entre eux, un désenchantement, une diminution notable du plaisir de régner.
Beaucoup, déjà, affectent de vivre comme des particuliers. On dirait que cela les gêne d'être à part, qu'ils ont un désir inavoué de revenir à la vie normale, que la solitude de leur majesté leur pèse, qu'ils en ressentent plus d'ennui que d'orgueil. Pensez-vous que S. A. le prince de Galles soit fort impatient de devenir roi d'Angleterre et empereur des Indes? Je soupçonne que cela le gênerait infiniment. Voilà quarante ans que ce prince philosophe fait, autant dire, partie du tout-Paris. Il doit tenir avant tout, étant un sage, à la liberté de ses allées et venues.—Il y a trois semaines, deux archiducs de Russie déjeunaient, non loin de Paris, chez un baron israélite, chez un coreligionnaire de ceux que les moujiks même méprisent et qu'ils massacrent encore quelquefois.
L'almanach de Gotha fréquentant familièrement chez l'almanach du Golgotha, c'est là un grand signe.
Non seulement la plupart des princes vivent comme nous (et s'ils gardent autour d'eux quelque reste de cérémonial, c'est par nécessité ou par devoir, et les pompes mystérieuses de la cour de Louis XIV leur seraient à tous insupportables), mais ils sentent comme nous, ils ont toutes nos maladies morales. Il y a une impératrice, la plus inquiète des femmes, dont la principale ambition est d'être une parfaite écuyère, qui vit si complètement à sa guise et de façon si fantasque que, si elle était une bourgeoise de Paris, nous ne verrions en elle qu'une très sympathique et très originale «névrosée». Il y a une reine charmante, extraordinairement instruite, d'une intelligence supérieure et d'une imagination puissante, qui, pouvant exercer le métier de reine, préfère celui d'homme de lettres, recherche l'approbation de ses «confrères» bourgeois et accepte avec joie et simplicité, si même elle ne les sollicite, les récompenses de l'Académie française. Il y a, tout proche de nous, un roi morose, que ses sujets ne voient jamais, qui ne songe qu'à faire des économies pour organiser des voyages de découvertes, et qui n'aspire qu'au renom de bon géographe.