... Et cependant l'ennui et l'inquiétude, et les passions désordonnées qui naissent de ce malaise de l'âme, envahissent les maisons royales. Les dissensions intestines de la plus puissante maison qui soit au monde, les discords tragiques d'un père et d'un fils, mêlés au plus effroyable drame de douleur et de mort, ont rempli pendant des mois nos gazettes bourgeoises. Un prince, qui fut un grand artiste décadent et qui eût été un excellent rédacteur de la Revue indépendante, s'est noyé une nuit, dans un lac des Niebelungen, parmi ses cygnes. Un prince impérial s'est suicidé avec sa maîtresse. Ce sont, depuis quelques années, les maisons royales qui fournissent, en proportion, le plus de «faits divers», et les plus dramatiques.

Peut-être se passait-il jadis, avant le règne de la presse, tout autant de choses étranges dans les palais des misérables porte-sceptre: mais on le savait moins. Un voile de mystère les protégeait. On voit mieux aujourd'hui qu'ils sont semblables à nous. Et ils le savent eux aussi; ils se l'avouent plus pleinement que ne faisaient les souverains d'autrefois. Je ne vois plus guère que le Tzar, le Grand Turc et le jeune Empereur illuminé d'Allemagne qui croient encore à leur droit divin. Les autres croient tout au plus à l'utilité de leur mission publique et de la tradition qu'ils représentent. Et cela est bien différent.

Que dis-je! On voit déjà des princes qui volontairement se retirent et à qui la rentrée dans la vie commune, dans la grande multitude humaine, semble une délivrance. Récemment, un archiduc demandait à l'empereur son parent la permission de n'être plus prince, et s'embarquait, sous un nom roturier, comme lieutenant de vaisseau. Qui saura jamais ce qui s'est passé dans l'esprit de l'archiduc Jean? Si les autres princes n'ont plus guère d'illusions, ils ont gardé des préjugés. Pour que celui-là ait pu s'affranchir à la fois des unes et des autres, quelle vision nette, profonde, définitive, il a dû avoir, un jour, de la vanité des choses! et cette vision, que tout ici devait obscurcir (car il n'est pas encore arrivé qu'on naquît impunément d'un sang impérial), quelle force d'esprit elle suppose, ou quel incomparable désenchantement! Ce jeune homme me paraît digne de toute admiration. Il s'est échappé de la royauté, comme un moine incroyant de son monastère, pour retourner à la nature, pour vivre vraiment selon sa pensée et selon son cœur, pour jouir librement du vaste monde, sans avoir à rendre des comptes spéciaux, à Dieu et aux hommes, d'une tâche à la légitimité de laquelle il ne croyait plus...

Partout l'ordre ancien chancelle. Les peuples latins sont tout prêts. On me dit que l'Espagne ne souffre la royauté que par chevalerie, par respect de la faiblesse d'une femme et d'un enfant. Quant à l'Italie ... attendez la fin de la triple alliance, laquelle n'est sans doute pas éternelle... Ce que l'antiquité n'avait pas même conçu, la possibilité de républiques aussi vastes que les anciens empires devient chaque jour évidente... Si notre République était sage, vous verriez quelle serait bientôt sa force de propagande, même involontaire, et quelle fascination elle exercerait, rien qu'en durant, sur tous les peuples de la vieille Europe... Les temps sont mûrs; cela commence:

... Magnus ab integro seclorum nascitur ordo;

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QUELQUES «BILLETS DU MATIN.»

Paris, 24 avril 1889.

Ma chère cousine,

J'ai voulu voir lundi, à l'Odéon, une des dernières représentations des Erinnyes. C'est très curieux. On goûte, en deux heures, des sensations extrêmes; car on peut dire qu'il y a un abîme entre la musique de Massenet et les vers de Leconte de Lisle. C'est une tuerie préhistorique, accompagnée de flûtes voluptueuses, subtiles et tendres. Le drame est beaucoup plus farouche que l'Orestie. Au siècle dernier, les bons traducteurs, Letourneur ou Brumoy, accommodaient Shakespeare et Eschyle à la française et demandaient grâce pour ce qu'ils leur laissaient de grossièreté et de sauvagerie. Aujourd'hui, on retranche à Eschyle son humanité et sa charité, et, si l'on pouvait, on ajouterait à Shakespeare des obscénités et des calembours. Et peut-être est-ce une autre façon de ne pas comprendre.