C'est un homme assez singulier que Leconte de Lisle,—M. de Lisle, comme l'appellent ses disciples.—Je vous ai fait lire les Poèmes barbares, ma chère cousine; et, quoique cette poésie soit peu faite pour plaire aux femmes, vous en avez aimé la splendeur pure et froide, la philosophie si simple, si triste, si pleinement désenchantée. Et sans doute vous vous êtes figuré là-dessus M. de Lisle comme un bouddhiste fourvoyé chez nous, imperturbable de sérénité, et pour toujours revenu des mensonges de Maya.
Mais on n'en revient jamais tout à fait, vous le savez, ô ma cousine! vous qui êtes un des plus gracieux parmi ces mensonges. M. de Lisle (heureusement pour lui) est encore dupe, comme nous, de l'universelle Illusion. Avec son masque olympien aux traits précis et un peu durs, il n'est qu'un homme, et par suite, quelquefois, un enfant (de la façon dont le sont les grands poètes, bien entendu). Et cela est très amusant à constater.
Ce bouddhiste est, sur un point au moins, l'homme le plus convaincu et le plus intraitable. Il a, en poésie, les théories les plus hautes et les plus étroites. À ses yeux, votre Musset, Madame, ce rimeur sans dignité qui pleure et se confesse devant tout le monde, est bon pour les bonnetiers. M. de Lisle est, si je puis dire, passionnément impassible.
Des gens qui le connaissent bien m'affirment que ce poète hautain, ce prêtre du néant, est d'ailleurs très candide, très doux, un peu timide et ombrageux, sensible enfin—lui, ce fakir!—à quelques-unes des vanités innocentes par lesquelles l'éternelle Maya nous déçoit. Il ne lui a pas été indifférent, voilà deux ans, d'entrer à l'Académie. Au fait, pourquoi n'en aurait-il pas été content? Les mandarinats sont justement faits pour les artistes qui, comme lui, ne peuvent être connus de la foule...
Mais tout d'abord il dissimula ses sentiments; Cunacépa et la Vision de Brahma l'obligeaient à l'impassibilité. La première fois qu'il fut convoqué à l'Institut, il dit: «Je n'irai point. Qu'irais-je faire, je vous prie, parmi ces vaudevillistes et ces professeurs?» Mais le jeudi suivant, il y alla. Il revint enchanté, ayant fait des découvertes: «Mais ils sont très polis! Mais ils sont charmants! Mon Dieu, il est évident que ce Nisard est intellectuellement le dernier des hommes. Mais il est gentil, très gentil, je vous assure.» Et, à partir de ce jour-là, M. de Lisle fut le plus régulier des académiciens. Voilà du moins ce que l'on m'a conté, et peut-être le conteur y mettait-il un peu d'innocente malice.
M. de Lisle eut raison. Être un bon académicien, cela n'empêche point le monde d'être mauvais et la mort bienfaisante, mais cela aide à passer le temps. Et, puisque tout est vanité, nos contradictions sont sans conséquence.
Et maintenant, ma cousine, si vous voulez me faire plaisir, relisez le Manchy et la Ravine Saint-Gilles.
Paris, 25 avril.
«Nous mourons tous inconnus.» Je crois, ma chère cousine, que ce mot est de Balzac. C'est un des plus vrais qu'on ait écrits. Ainsi, vous, je vous ai vue naître; je vous ai fait jouer toute petite; nous sommes de vieux et intimes amis, et vous m'avez souvent fait l'honneur de me prendre pour confident. Eh bien, je ne suis pas du tout sûr de vous connaître; il y a continuellement des choses de vous que je n'avais pas prévues et qui me déconcertent. Et peut-être est-ce ce qui reste en vous d'inconnu qui m'attache si incurablement à vous...