Une fois, Barbey d'Aurevilly racontait qu'il avait connu dans sa jeunesse l'abbé de la Croix-Jugan (le héros de l'Ensorcelée). L'abbé commandait alors je ne sais quelle milice royale; il était épouvantable à voir, le visage labouré de cicatrices et les deux mâchoires soudées l'une à l'autre, en sorte qu'il ne pouvait parler.

—Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander sa troupe?

—Il rugissait, Monsieur!

Une autre fois, M. d'Aurevilly dînait en ville. Quand le domestique lui offrit la poularde rôtie, il en prit un morceau avec ses doigts et le déposa sur la nappe. Il avait cru, ne voyant plus très clair, que c'était du pain qu'on lui présentait. Lorsqu'il reconnut sa méprise, il n'eut pas un moment de gêne ni d'hésitation, et dit simplement:

—Dans nos dîners de chasse, à Valognes, c'est ainsi que nous avons coutume de nous servir!

Encore une, voulez-vous?

Un soir d'été, Barbey d'Aurevilly se promenait avec Bourget aux Champs-Élysées; ils abordèrent par amusement une jeune personne qui se trouva être une écuyère du cirque, et M. d'Aurevilly lui tint aussitôt des propos éblouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux si «rigolo» que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps, le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l'air comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s'esclaffant. M. d'Aurevilly ne se troubla point pour si peu de chose; mais, fort tranquillement et d'un air de dignité indulgente:

—Elle est familière, dit-il.


Paris, 28 avril.