Pardonnez-moi, ma grave cousine, de m'attarder ainsi sur des amusettes de mandarins affaiblis. C'est sans doute la douceur paresseuse d'avril qui me souffle ces enfantillages. Je tâcherai d'être plus sérieux demain.
Paris, 1er mai.
J'ai visité le musée de la Révolution, organisé avec beaucoup d'art et de méthode par l'excellent peintre Fernand Calmettes, qui est, par surcroît, un érudit et un écrivain. (Au fait, ce Calmettes-là, ma cousine, est justement l'auteur d'un livre qui vous a plu, qui est intitulé: Brave Fille, et qui est d'un brave homme.)
Je suis sorti de cette visite avec une petite fièvre. Il n'y a pas à dire, rien n'est prenant comme la Révolution. Elle vous souffle une sorte d'ivresse sombre, plus forte que la raison et que la pitié. Je me souviens que, tout enfant, je lisais l'histoire de la Révolution française dans deux beaux volumes dorés de M. Poujoulat, rédacteur à la Gazette de France. L'auteur, bien entendu, flétrissait tout le temps les révolutionnaires, et de la façon la plus énergique. Eh bien, malgré cela, son récit me grisait. La grandeur théâtrale des faits, le tragique et le pompeux de l'époque, les mots à la Plutarque, le mépris contagieux de la mort, la vie intense et furieuse ... tout cela me montait au cerveau comme un vin brutal... Pour rendre la Révolution haïssable aux jeunes âmes, c'est bien de la flétrir, mais il ne faudrait pas la raconter. J'étais, à quatorze ans, un enfant doux et pieux, mais résolument jacobin et terroriste, pour avoir lu M. Poujoulat.
J'ai, depuis, changé de sentiment. Les robins féroces et de médiocre intelligence qui ont fait la Terreur ne m'ont plus inspiré que de l'horreur et du mépris. J'ai même douté quelquefois des «bienfaits de la Révolution»; je me suis diverti à être amoureux de Marie-Antoinette, et il m'est, je crois, arrivé de dire que j'aimerais mieux être privé des joies de l'égalité civile et politique et qu'on n'eût pas coupé la tête d'André Chénier. (Il est vrai qu'il serait mort tout de même, à l'heure qu'il est.)
Or, en sortant du musée de Calmettes, je ne sais plus bien où j'en suis. La chemisette et la culotte du pauvre petit Louis XVII m'ont ému; les têtes de Marat et de Robespierre, moulées après leur mort, et celle de Danton, crayonnée par David, ressemblent vraiment un peu trop aux têtes d'assassins qui sont exposées rue de l'École-de-Médecine... Mais Camille Desmoulins a un visage charmant; Saint-Just ressemble à Maurice Barrès, que j'aime beaucoup; et je me suis attendri sur les bibelots de Lucile Desmoulins et sur le beau gilet qu'elle brodait pour Camille et qu'il n'eut pas le temps de porter. Tous ces tueurs ont pour eux d'avoir été tués à leur tour... Je pense à la dernière nuit de Robespierre, couché sur une table, la mâchoire fracassée, et au cri terrible qu'il poussa quand on lui retira sa mentonnière avant de le guillotiner. Je ne suis pas, sans doute, comme le doux Michelet qui avait infiniment plus de pitié des bourreaux que des victimes. Je n'ai plus d'idées très nettes; mais je songe que tous ces gens-là étaient des hommes et que c'est là, comme dit un ancien, «une dure condition», et ma pitié tombe dans le tas.
En tous cas, il est sûr qu'en dépit des vices privés et des crimes publics, jamais les hommes, non pas même peut-être dans le haut moyen âge, n'ont été plus sincères, plus naïfs, plus éloignés du dilettantisme. Il est certain aussi qu'on ne s'est jamais tant amusé que pendant la Révolution: toute l'imagerie populaire du temps en témoigne. La Révolution fut une vaste mascarade, ici solennelle et tragique, là carnavalesque et sensuelle. Elle fut terrible et joyeuse, comme quelque énorme mélodrame de l'Ambigu. La Liberté (si toutefois ce fut la Liberté) naquit chez nous, dans des flots de sang, avec une gaieté folle...
Et savez-vous bien, ma chère cousine, que la toilette des femmes aux environs de 93 est tout simplement délicieuse?