Paris, 2 mai.

Je viens de feuilleter, ma chère cousine, le second volume de la correspondance de Gustave Flaubert. C'est excessivement amusant. Lisez-le. Je sais que vous aimez Flaubert et que certaines pages de cet impassible vous ont émue: la mort d'Emma Bovary; ses promenades à Tostes, «jusqu'à la hêtrée de Banneville», avec sa chienne Djali; la visite des femmes voilées aux tombeaux des martyrs chrétiens, dans la Tentation de saint Antoine....

C'est égal, si l'on nous avait demandé quelle a dû être la femme que Flaubert a le plus aimée dans sa vie, nous aurions répondu: C'était peut-être une duchesse, peut-être une bourgeoise, ou une vachère normande, ou une religieuse, mais jamais, au grand jamais, il ne nous serait venu en pensée que ce fût un bas-bleu, et de la pire espèce: à savoir Mme Louise Collet, née Révoil, aimée aussi de Villemain, et lauréate de l'Académie française pour des vers classico-romantiques, nuance Casimir Delavigne. La très longue liaison de Flaubert avec cette personne me paraît être une des meilleures facéties de l'ironique Providence qui nous gouverne. Mme Collet envoyait à l'auteur de Salammbô des petits contes gaulois, en vers de dix syllabes, dans la manière d'Andrieux. Et Flaubert les lisait, et il lui soumettait des corrections. Au lieu de ce vers:

Et chaque année il avait un enfant,

il lui propose celui-ci:

Et chaque année lui donnait un enfant,

sans s'apercevoir qu'il fait un vers faux.

Au commencement de chacune de ses lettres, Flaubert raconte qu'il vient d'écrire en huit jours deux pages de la Bovary, et cela, en passant les nuits, et avec des efforts de damné, suant, geignant, se décarcassant, et parfois «tombant de fatigue sur son divan, y restant hébété dans un marais intérieur d'ennui».

Cette façon de travailler est bien étrange. Avouerai-je ma naïveté? J'ai beaucoup de peine à comprendre qu'on puisse mettre réellement huit jours et huit nuits à écrire cinquante ou soixante lignes. Ce degré de difficulté dans le travail me paraît inconcevable, surnaturel, fantastique. Bref, j'ai de la méfiance. J'en ai surtout quand je considère avec quelle aisance Flaubert écrivait à ses amis, en une matinée, des lettres de vingt pages, qui sont déjà vraiment d'un style très poussé.

Je me méfie d'autant plus que j'ai un peu connu, dans ses dernières années, cet homme excellent, d'une candide et délicieuse bonté. Plusieurs fois j'ai passé à Croisset une après-midi tout entière: car, pour peu qu'on lui plût, il vous gardait, il ne vous laissait plus partir. On causait littérature. Il avait, en ces matières, des sentiments tranchés et des idées confuses. Il affirmait posséder à fond son Rabelais et son Chateaubriand. Mais je m'aperçus que, chaque fois, il en citait les mêmes phrases. J'ai des raisons de croire qu'il ne connaissait que celles-là. Il était théâtral et plein d'illusions.