Avec cela, je le soupçonne d'avoir été très flâneur, très paresseux, quoi qu'il dise. Bouquiner au hasard à travers sa bibliothèque, s'étendre sur son divan et y fumer d'innombrables petites pipes, en songeant vaguement à la page commencée et en ruminant des épithètes, c'est là ce qu'il appelait «travailler comme un nègre».

Il a donc pu lui arriver, d'une part, d'exagérer ses angoisses, son acharnement douloureux sur les mots et les syllabes; car il y avait du Tartarin chez lui, comme chez beaucoup de Normands. Et, d'un autre côté, je suis persuadé qu'il prenait souvent le rêve, la vague poursuite d'une idée parmi la fumée du tabac, pour un travail réel. Ainsi s'explique que, n'ayant pas autre chose à faire et vivant dans une solitude presque complète, il ait pu passer cinq ou six ans sur chacun de ses livres. Il est très vrai qu'ils n'en valent que mieux. Et c'est bien pour avoir été faits lentement, mais non, comme il le croyait, sur un chevalet de torture et parmi des sueurs d'agonie.


Paris, 5 mai.

On est très bien à Paris en ce moment, ma chère cousine. Il n'y a jamais eu, je crois, tant de frissons délicieux dans l'air, ni, partout répandue, une telle joie de vivre. C'est que nous jouissons à la fois de l'éclosion de deux printemps.

Le premier, c'est le printemps de Dieu, le printemps annuel (ou à peu près). Il ne nous a pas oubliés cette fois, et vous savez que le printemps, quand d'aventure il y en a un, est charmant à Paris. La végétation y est en avance de huit jours sur celle des bords de la Loire, je l'ai souvent constaté. Joignez qu'il y a beaucoup plus d'arbres sur nos boulevards qu'à la campagne. Et nous avons le bois de Boulogne, où je sais des coins exquis, même un cimetière rustique, l'ancien cimetière de Boulogne, touffu et désordonné comme une petite forêt vierge, et qui ressemble à un cimetière de lakiste. Et je ne parle pas du noble et glorieux paysage des Champs-Élysées, le soir, quand le ciel est d'or derrière l'Arc de Triomphe.

L'autre printemps, l'autre éclosion vivante est au Champ de Mars. Car ç'a été, dans ces derniers temps, comme une poussée et comme un épanouissement rapide et vertigineux des merveilles du travail humain. La tour Eiffel, tant calomniée à l'origine, condamnée par des membres de l'Institut au nom du spiritualisme et de la croyance à l'immortalité de l'âme, n'a eu qu'à grandir pour faire taire ses illustres blasphémateurs. À mesure qu'elle montait, elle devenait belle; et comment ne l'aurait-elle pas été, puisque la forme et les proportions en étaient commandées par des lois nécessaires et éternelles? Et la galerie des machines, égale en majesté aux cathédrales gothiques (car elle réalise absolument l'autre type extrême de la beauté architecturale)! Et les squares et les jardins, surgis, on le dirait, dans l'espace d'une nuit! Et partout, cette fantastique activité de ruche joyeuse!

Pourtant, vous vous en souvenez, elle n'a guère été encouragée, cette pauvre Exposition. Elle avait contre elle l'Europe, et elle n'avait pas toute la France pour elle... Eh bien, ils verront!... Ah! le brave peuple, si gentil, si courageux, si ingénieux, si plein de ressources imprévues et inépuisables, si digne de n'être pas malheureux!...

Je suis aujourd'hui fertile en exclamations, ma chère cousine. Je vous le disais bien: le floréal des arbres et du soleil, et cet autre floréal, un peu fiévreux, de l'industrie des hommes, nous font une double griserie, légère et douce, et qui nous rend extrêmement aimables et expansifs...