À Monsieur Ernest Renan.

Paris, 7 mai.

Cher maître,

L'examen de conscience, très recommandé par les philosophes, et excellent pour les individus, doit l'être aussi pour les peuples. Pourquoi ne feriez-vous pas, à l'occasion du Centenaire de la révolution française, l'examen de conscience du dix-neuvième siècle? Vous seul peut-être avez un génie assez souple, une science assez vaste, assez d'aisance à manier les idées générales pour tenter d'établir le bilan de nos gains et de nos pertes pendant cette période si intéressante de l'histoire du monde, et pour dire ce que nous avons fait et où nous en sommes. Et nous vous écouterions, je vous assure, avec la plus ardente et la plus respectueuse curiosité.

Je sais bien que cet examen de conscience, vous l'avez fait dernièrement dans votre réponse à M. Jules Claretie. Mais vous fûtes ce jour-là étrangement mélancolique et sombre. Nous en appelons! Les choses ont au moins deux faces: vous nous l'avez souvent enseigné. Après nous avoir dit ce que nous devons regretter et ce que nous devons craindre, dites-nous, de grâce, ce dont nous pouvons nous réjouir et ce que nous pouvons espérer.

Mais auparavant, allez voir la nouvelle Exposition. Elle est grande et belle; elle impose par son immensité, elle éblouit par sa splendeur: c'est un des plus prestigieux efforts du travail humain qu'on ait vus depuis fort longtemps. Et, en outre, elle est charmante. Celle de 1878 était un peu sévère, ennuyeuse et guindée, ainsi qu'il convenait, si peu d'années après la défaite. Mais celle-ci a un caractère de gentillesse et d'élégance, quelque chose d'hospitalier, de joyeux et, si vous voulez, de très agréablement forain.

Or cette fête, qui reste aimable et gracieuse dans son énormité, c'est pourtant bien la fête de cette démocratie industrielle pour laquelle vous n'avez jamais manifesté beaucoup de tendresse. Ne pourriez-vous vous demander à ce propos si vos inquiétudes avaient raison et s'il n'y aurait pas une beauté et une noblesse de vie compatibles avec l'état social qui vous a, plus d'une fois, inspiré tant de méfiance?

Puis vous considérerez ceci, qu'on s'amuse encore chez nous plus que partout ailleurs, et que c'est bien quelque chose. Les étrangers continuent de venir à Paris, depuis que Paris est la capitale d'une vaste république démocratique. Je ne dis point que cela nous empêche d'être malades. À coup sûr, un peu plus d'union, de modération, de bon sens, un plus vif sentiment de la nécessité du respect et de la discipline nous vaudrait mieux que notre talent d'amuseurs. Mais enfin ce talent est-il si méprisable? Notre gaieté et notre belle humeur ne supposent-elles pas des qualités excellentes: le don de sympathie, l'activité et la souplesse de l'esprit, et peut-être même une singulière énergie secrète?

Et cette gaieté n'a-t-elle pas ses bons côtés? N'est-ce pas elle qui, depuis tantôt vingt ans, nous a presque entièrement épargné les violences de la rue, les brutalités des mouvements populaires? Ne trouvez-vous pas qu'une certaine ironie très salutaire, un certain détachement philosophique a gagné jusqu'à la foule et qu'il y a déjà chez elle un tout petit commencement de renanisme?

Enfin, notre prétendue frivolité peut ici merveilleusement servir nos intérêts. Faisons de l'Exposition un immense Éden et des Folies-Bergères démesurées. Rendons-la si amusante, si amusante, que les étrangers s'en retournent épuisés, comme après une orgie. Amollissons les autres peuples, nos hôtes, et gorgeons-les de délices. Ne serait-il pas piquant, et de bonne guerre, de leur donner les vices qu'ils croient que nous avons?...