Une autre partie tout à fait digne d'attention, ce sont les pages qui nous montrent Louiset réfugié à Paris et essayant en vain de haïr celle qui l'a trahi si indignement. Il retrouve une jeune femme, Laurence, une artiste demi-galante, qui l'a aimé autrefois, quand il était étudiant. Il la suit un soir dans son petit hôtel, bien résolu à oublier l'autre. Mais tandis qu'il serre Laurence dans ses bras, ses lèvres, à son insu, prononcent le nom de Camille. Et Laurence, prise de compassion, ne se fâche point, mais lui demande son histoire.

«... J'ai obéi (c'est Louiset qui parle). Je me suis assis près d'elle et je lui ai conté tout... Elle écoutait, presque recueillie... De temps en temps, elle pleurait... Elle me prenait les mains et me les serrait. Maintenant que je resonge à cette scène, je la trouve bien extraordinaire. Figure-toi cette chambre de jeune femme, mystérieuse comme un boudoir, éclairée par vingt bougies; le lit en face de nous... Elle décolletée, les bras à demi nus...—moi fait ... comme je le suis maintenant... Quand j'ai eu tout dit, je me suis senti à la fois soulagé et épuisé...»

«Vous adorez votre femme, lui dit la bonne Laurence. Allez la retrouver.» Et il y va, et il lui pardonne. Il trouve auprès d'elle l'enfant qui n'est pas de lui, un pauvre petit être chétif et malade et qui gémit doucement dans son berceau:

«... Son cœur se déchira dans un sanglot de pitié. Et, penché sur le front de l'enfant fiévreux, qui levait sur lui ses yeux de misère,—par où la mort semblait regarder,—il le baisa...»

Et la forme? Il y a dans le style de M. Marcel Prévost,—avec quelques affectations de «modernisme»,—de l'aisance, de l'abondance, même de la luxuriance, et un je ne sais quoi qui rappelle la manière de George Sand. Je note en pédant,—et avec regret,—des expressions qui m'ont affligé. M. Prévost ose encore écrire sérieusement: «Le front las des penseurs (page 32)»; il nous dit que la clientèle était peu lucrative à Tonneins (idem); il nous parle d'«un avenir politique naissant de la notoriété du génie de Paul Delcombe (page 91)», etc., etc... Beaucoup d'écrivains d'un réel talent commettent aujourd'hui des fautes de ce genre. Certes, nombre de littérateurs du temps jadis écrivaient faiblement: ils n'écrivaient jamais mal. À présent ... mais cela voudrait toute une étude.

II.

Je veux vous le dire tout de suite: le nouveau roman de M. Paul Margueritte[5] est un beau livre et (je prie l'auteur de prendre cela pour un compliment plus grand encore) un bon livre. Il est sain, il est vrai; il est triste, il est fortifiant. Ce qu'il nous raconte, c'est l'éducation de deux âmes par la vie. C'est donc, sous une forme plus concrète, dans des conditions qui rendent la leçon autrement émouvante et démonstrative, la même histoire que nous a contée dans le Sens de la vie M. Édouard Rod.

(J'ajoute,—et la remarque n'est pas inutile au temps où nous vivons,—que le livre de M. Paul Margueritte est chaste, absolument chaste,—sans que cette réserve coûte rien à la belle franchise de l'observation.)

Une particularité de ce roman, c'est qu'il atteint, par endroits, à l'émotion la plus forte par des séries de notations brèves, précises, un peu sèches même, à la Flaubert. Il est écrit à la fois dans la manière de l'Éducation sentimentale et dans l'esprit du plus «cordial» roman anglais. C'est par de petites phrases exactes, menues, et assez froides quand on les isole, que M. Margueritte nous communique son muet attendrissement et glisse en nous le «désir des larmes». Cela est très singulier. Mais cela revient peut-être à dire que M. Margueritte a senti profondément les choses avant de les traduire en nets et courts paragraphes.

Il n'est pas commode de faire, d'un tel livre, un résumé qui en donne une idée un peu approchante. Je voudrais abréger les quatre-vingts premières pages, celles où l'auteur nous fait connaître son héros, son caractère indécis et fier, son ennui, son désespoir, sa tentative de suicide... Ce sont là choses connues et qu'il était peu utile de répéter. Mais les deux derniers tiers du livre m'ont lentement pris aux entrailles.