Ce qu'ils racontent est bien simple pourtant. Un jeune homme, de vieille race, mais pauvre, André de Mercy, intelligent, cultivé, très loyal et très bon, petit employé dans un ministère (sa mère ne lui ayant pas permis de se faire soldat), épouse une petite provinciale sans fortune; car il a le cœur trop haut pour trafiquer de son nom et faire un mariage d'argent, et, d'autre part, il est de ceux qui ne peuvent résister à la solitude et qui ont besoin d'un foyer. Toinette (c'est le nom de la jeune femme) est fort jolie, très ignorante, assez bonne, et elle aime son mari. Au sortir de sa vie provinciale, elle a de cruelles déceptions, dont elle ne sait pas prendre son parti. La vie du jeune ménage est plus que serrée: ils ont à peine trois mille francs pour vivre. C'est la misère en habit noir et en robe de dame. Ils sont obligés, pour restreindre leurs dépenses, de déménager deux fois et de prendre des appartements de plus en plus modestes et, finalement, d'émigrer à la campagne, dans les bois de Sèvres. Ils ont deux enfants. Les premières couches de la petite femme ont été laborieuses; elle n'a pas eu de lait, et il a fallu une nourrice... Toinette souffre de mille petites privations, sans compter la blessure de son amour-propre. Un moment elle est obligée de se passer de bonne et de faire le ménage; son humeur s'aigrit. André, lui, souffre de sa vie inutile et morne de gratte-papier; il souffre de voir que sa mère et sa femme ne s'aiment point; il souffre de sa pauvreté croissante et de sa continuelle inquiétude du lendemain... Vous ne sauriez croire avec quelle poignante vérité de détails sont notés le progrès et l'entrelacement de toutes ces humbles douleurs.
Et pourtant, en dépit des découragements passagers, le cœur d'André et de Toinette grandit dans ces épreuves; et, en dépit des malentendus et des dissentiments, leur affection mutuelle s'épure et se fortifie. La paternité consomme la bonté morale d'André; le sentiment de sa responsabilité soutient son courage; il oppose à chaque nouvelle trahison de la vie plus de patience et de résignation. Et Toinette aussi devient peu à peu meilleure... Le jour où son mari est renvoyé du ministère, elle sent combien elle aime le pauvre garçon. Elle le sent mieux encore lorsqu'il a la fièvre typhoïde et qu'elle songe à ce qu'elle deviendrait sans lui. Enfin, la vie à la campagne et le soin des enfants achèvent d'apaiser et d'assagir la petite femme; elle devient plus sérieuse et plus intelligente, elle comprend plus de choses et conçoit mieux son devoir.
Cependant les luttes mesquines de ces tristes années ont développé l'énergie d'André, lui ont donné le goût de l'action. Sa mère lui a légué une ferme en Algérie. Pourquoi n'irait-il pas cultiver sa terre? «Que faire ici? dit-il à Toinette. N'es-tu pas lasse de la vie que nous menons? Veux-tu qu'à soixante ans je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend là-bas. Au moins nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.» Et ils partent. Les voici sur le pont:
«... Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il emportait avec lui, à travers les aventures, vers l'avenir.
«Il fut brave, et son cœur ne faiblit pas.
«—Eh bien, dit-il à sa femme, es-tu contente?
«—Oui, dit-elle.
«Et ce oui, ferme, le rasséréna.
«Toinette et lui se regardèrent et, pour la première fois, peut-être, ils se comprirent...
«À cette heure ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore devant eux.