L'Intermédiaire des chercheurs m'a posé la question suivante:

«Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce nombre de volumes?»

Voici la liste que j'ai dressée, après quelques hésitations:

Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu'elle n'était pas sincère. Sans m'en rendre compte, je l'avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des préférences «convenables», plutôt que d'intimes prédilections.

Or il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de «passer le reste de ma vie»... Voyons, de bonne foi, est-ce que j'éprouve si souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc.? J'ai bonne envie, ma cousine, de rayer mes dix premiers numéros. J'y substituerai les livres que je lis vraiment et d'où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve et du Taine, Adolphe, le Dominique de Fromentin, les Pensées de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer; puis un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, celles de Vigny, peut-être les Fleurs du mal; un roman de Balzac, Madame Bovary et l'Éducation sentimentale, un roman de Zola, un roman de Daudet; le Crime d'amour de Bourget, quelques contes de Maupassant, Aziyadé ou bien le Mariage de Loti; quelques comédies de Marivaux et de Meilhac, le Silvestre Bonnard d'Anatole France...

Mais je m'arrête: cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma foi, tant pis! je raye toute ma première liste, et je n'y laisse guère que Racine et Renan.

Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J'ai l'air de ne garder que les contemporains; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent sortent de ceux d'autrefois et en sont la suprême floraison...

Mais je suis bien bon de me donner tant de mal. Les vingt volumes que je préfère aujourd'hui, les préférerai-je dans vingt ans? ou seulement dans six mois? D'ailleurs, j'en préfère bien plus de vingt! Ah! que ce monsieur me gêne avec sa question!