Paris, 31 mai.

J'ai remarqué dans un kiosque de journaux, entre autres eiffeliana, un «document» qui m'a touché par sa niaiserie généreuse et compliquée. C'est la Tour Eiffel construite en 300 vers. Entendez par là un poème dont les trois cents vers sont typographiquement disposés de manière à reproduire la forme de la tour. Voici les premiers vers de ce poème métallurgique, ceux qui dessinent la lanterne:

Eiffel, Titan, Eiffel

La nouvelle Babel,
Immense, audacieuse,
Superbe et gracieuse,
Qui monte au firmament,
Est notre étonnement!
Ô sublime merveille!
Belle tour sans pareille, etc.

Le ton se soutient. Voici quatre vers qui figurent sur un des côtés de la première plate-forme:

Ô France! ô Révolution!
Vive, vive la République!
Et vive cette tour unique,
Orgueil de notre nation!

Mais pourquoi railler? Il est évident que le brave homme qui a écrit cette poésie saugrenue et turriforme a été profondément et véhémentement ému par le colosse de fonte. Il y a vu le triomphe de la science, de 89, de la démocratie, la fin de la souffrance et de la misère, la fraternité universelle... C'est là un sentiment tout à fait respectable. Il me paraît qu'il y a quelque chose de religieux dans l'admiration que la tour inspire à la foule. Le peuple comprend que cet énorme édifice est l'expression la plus concrète, la plus sensible, de toute une période du développement humain. Il a raison. Cette tour qui est inutile, et qui, cependant, est construite comme une machine utile et n'admet aucun ornement superflu, cette tour est bien le monument symbolique du plus récent état de civilisation, le Parthénon de fer d'une société démocratique et industrielle. Elle sera un jour aussi sacrée et plus significative encore (car elle sera unique) que les cathédrales gothiques et que les temples en ruine de l'Acropole.

Soyons peuple, ma cousine; ayons l'espérance et la foi.


Paris, 4 juin.