Paris, le 13 juin.
Vous voulez, ma cousine, que je vous parle des Indiens du colonel Cody? Eh bien, voici. L'amphithéâtre a la forme d'un fer à cheval; les deux extrémités sont reliées par un immense décor, qui s'entr'ouvre pour jeter dans l'arène le flot des cavaliers. C'est une construction en bois, remarquable par sa hardiesse pratique, par une simplicité et une précision tout américaines. Le dessous des gradins forme d'interminables galeries tournantes, où il est amusant de se promener, avec le piétinement de la foule sur sa tête.
L'amphithéâtre est immense. Je crois qu'il pourrait contenir huit ou dix mille spectateurs. C'est apparemment ce que nous avons vu jusqu'ici de plus approchant, par les dimensions, des cirques romains. Cependant il ne faut pas trop nous en faire accroire. Nous ne verrons rien de comparable à ces deux théâtres demi-circulaires de Pison, qui d'abord se tournaient le dos (on donnait la comédie dans l'un et, dans l'autre, des jeux de gladiateurs), et qui ensuite pivotaient sur eux-mêmes et rejoignaient leurs extrémités, de manière à former un cercle parfait. Et alors l'arène s'emplissait d'eau pour un combat naval. C'était évidemment autre chose que la piscine de poche du Nouveau-Cirque.
Enfin, tel qu'il est, le cirque de Buffalo Bill n'est point mal. Il paraît deux ou trois fois aussi grand que l'Hippodrome. Le soir, c'est fort beau. Le ciel, d'un bleu sombre, est pareil à une coupole solide qui s'appuierait au décor du fond. Inégalement éclairées par la lumière électrique, des bandes de pionniers mexicains, de cavaliers gardeurs de bœufs, de Peaux-Rouges vêtus d'oripeaux éclatants et que leurs chevelures flottantes font ressembler à de vieilles femmes, chevauchent éperdument, se précipitent, se heurtent, échangent des coups de fusil, prennent au lasso des chevaux sauvages, exécutent des danses bizarres. Ces formes aux couleurs crues, qui sautent, rampent et bondissent dans la lumière bleuâtre, ont quelque chose de violemment fantastique... Je songe, avec un peu de surprise, que ce sont là les Indiens d'Atala et des Natchez; que Chactas fut l'un d'eux, et que c'est par eux que le pittoresque et l'exotisme sont entrés dans notre littérature...
J'imagine pourtant qu'ils sont meilleurs à voir là-bas, dans leur cadre naturel. Ils ont, ici, je ne sais quoi de forain. J'avais tort de parler des Indiens de Chateaubriand: ce sont tout au plus ceux de Gustave Aymard...
Partout, en ce moment, on nous montre des échantillons des peuples «estranges». Ils nous amusent. Je me demande parfois si nous, nous les intéressons. Pas beaucoup, j'imagine. Même, nous ne les étonnons guère. J'ai constaté qu'en Algérie les indigènes regardaient nos chemins de fer et toutes nos inventions avec une parfaite indifférence. Les ayant dépassés, nous pouvons, nous, les comprendre; et comprendre est un grand plaisir. Mais notre vie reste pour eux lettre close; elle n'est, à leurs yeux, qu'une suite d'images assez ternes, auxquelles ils n'attachent aucune signification...
Je suis content que des fragments si divers de l'immense humanité soient en ce moment rassemblés à Paris. C'est très probablement ce qui s'est vu de mieux depuis les temps de l'ancienne Rome. Après les grandes guerres africaines et asiatiques, les cortèges qui suivaient le triomphateur, prisonniers et captives dans leur costume national, les animaux et les plantes des pays lointains, et les produits de leur industrie et de leur art entassés sur des chariots, tout cela formait de véritables expositions ambulantes. Et c'étaient, pendant des mois, dans les théâtres et sur les places, des exhibitions de toutes sortes de curiosités exotiques. (Lisez, ma cousine, Tite-Live et Horace.) Mais les spectacles que la guerre procurait aux citoyens romains, c'est la paix qui nous les donne. L'exposition universelle est plus innocente que les triomphes de Paul-Émile ou de Jules César. Et, tout de même, je la crois encore plus belle et plus variée.
Paris, 17 juin.
J'ai fait hier, prudemment, un tour de promenade en voiture entre l'heure du départ général pour le Grand Prix et l'heure du retour. J'ai noté pour vous, ma cousine, une impression amusante. Il y a, dans le spectacle si varié de ce joli Paris, des changements à vue aussi instantanés que ceux des théâtres de féeries. Quand je suis parti, grand soleil, toilettes claires, voitures découvertes; partout une joie, un étincellement. En une minute, le ciel s'assombrit, la pluie tombe; en une demi-minute, les capotes des voitures s'abaissent, les toilettes roses et blanches disparaissent sous des caoutchoucs sombres, et, des deux côtés de l'avenue, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'entrée du Bois, on ne voit qu'une toiture ininterrompue de milliers et de milliers de parapluies. Puis, le soleil revient, et crac! plus de capotes, plus de caoutchoucs, plus de parapluies: et revoilà les femmes pareilles à des fleurs... L'exécution de ce double mouvement d'ensemble a été étourdissante de rapidité, je dirais presque de précision,—et cela sur une longueur de six ou huit kilomètres.