Une double foule, comme toujours: celle des regardés et celle des regardants. Il y avait des gens (combien? je ne sais; peut-être cinquante mille) qui étaient assis, à une heure, sur les trottoirs des Champs-Élysées, de l'avenue du Bois et de l'avenue des Acacias, qui y étaient encore à six heures, et qui, pendant tout ce temps-là, ont regardé passer des voitures. C'est incroyable, ce que l'homme peut déployer de courage, de patience et de résignation ... pour s'amuser!
Et que dites-vous du cheval vainqueur? Un cheval qui s'appelle Vasistas (un nom de domestique de vaudeville pour le Palais-Royal ou les Variétés!), un pauvre diable d'outsider qu'on donnait à 66 au départ, et qui arrive bon premier, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, avec son vilain nom,—comme un parvenu de la politique! On en ferait un apologue. Si votre vieux voisin fait toujours des fables pour l'Académie des muses tourangelles, proposez-lui ce sujet-là de ma part.
Paris, 18 juin.
M. Raphaël Bischoffsheim, que vous connaissez sûrement de nom, ma cousine, est un homme très aimable et très doux, qui n'a pas de plus grandes joies que de bâtir des observatoires, d'offrir des télescopes aux astronomes, de fonder des prix de gymnastique et d'inviter à déjeuner—ou à dîner—ses amis, qui sont nombreux. C'est ainsi qu'hier nous déjeunions au village javanais, devant l'estrade des danseuses. Voir glisser lentement ces petites filles dorées, tout en mangeant des choses de là-bas, très épicées et de saveur bizarre, cela fait, je vous assure, un très agréable composé de sensations.
Après la danse, les danseuses sont descendues de leurs planches et sont venues boire, à côté de nous, du sirop de grenadine. De près, et quand elles ne sont plus dans l'exercice de leurs solennelles fonctions, elles sont gaies à la façon de tout petits enfants, et leur rire est plein d'innocence et de gentillesse. Ce sont de charmantes petites bêtes; on dirait les sapajous sacrés d'un temple très lointain...
En réalité, il n'y en a qu'une qui me semble vraiment jolie et qui contente mes yeux d'Occidental. Et j'ai appris que c'est aussi la seule qui ait été honorée, là-bas, des faveurs du maître, et qui porte, à cause de cela, un casque en or ciselé. Les autres n'ont que des casques en cuivre.
On m'a dit que ces jeunes personnes ne s'ennuyaient pas du tout et qu'elles se parisianisaient grand train. Elles vous disent couramment: «Bonjour, monsieur, ça va bien?» en tendant leur fine patte jaune. Chose singulière, elles ont l'«assent»! Elles prononcent: «Ça va bieïn?» Il est vrai que les îles de la Sonde, c'est encore le Midi, té!
Plusieurs fois elles sont allées en représentation dans des salons parisiens. Une fois qu'on leur demandait comment elles trouvaient les dames françaises, une d'elles a répondu: «Elles ont de belles robes, mais le nez trop long.»
Nos nez leur paraissent prodigieusement comiques. Aussi les poupées de leur guignol (qu'on voit au fond de l'estrade) ont-elles toutes des nez démesurés. Ces petites filles, en prenant leur sirop, avaient devant elles des têtes d'hommes tout à fait considérables: le docteur Charcot, le général Annenkof, Meissonier, Meilhac, etc. Eh bien, il est de toute évidence qu'elles les regardaient comme nous regardons les singes du Jardin des Plantes. Je crois pourtant que Meilhac trouvait un peu grâce à leurs yeux, sans doute à cause de sa moustache de Tartare, ou peut-être parce qu'elles sentaient que cet homme-là les aime. Une d'elles lui a même dit: «Bonjour, Meilhac!» mais je crains bien qu'on ne lui ait soufflé.