Resteront-elles à Paris, ces gamines de Java? Qui sait si dans vingt ou trente ans nous ne retrouverons pas l'une d'elles sous un bonnet d'ouvreuse, ou gérante d'un family-hotel?


Paris, 24 juin.

J'ai fait hier, ma cousine, pendant ma promenade dominicale, une découverte. C'est, au bord de la route de Versailles, route fort civilisée et chère aux vélocipédistes—entre Saint-Cloud et Suresnes—un verger; mais un verger comme ceux de chez nous, un verger rustique et naïf, avec des arbres plantés au hasard, des cerisiers surtout, de jolis cerisiers trapus et courts, arrondis en dômes par le poids des innombrables fruits rouges qui tirent les branches vers la terre. Et, chose plus surprenante encore, ce verger est ouvert aux passants: ni mur ni palissade. Il faut évidemment que le propriétaire soit une belle âme, très candide, très insouciante ou très généreuse. J'ai pensé que je me conformerais aux intentions de ce sage en cueillant quelques-unes de ses cerises. Pourtant, par un reste de scrupule, j'ai mis un sou au pied du cerisier.

Cette rencontre, très imprévue dans ces parages, d'un coin de campagne vraiment libre et ingénu, m'a rappelé un écriteau aperçu dernièrement boulevard des Invalides: Pâturage de la vacherie X... Et sans doute, ce pâturage n'est qu'un terrain vague entouré de planches, où l'herbe pousse comme elle peut sur les plâtras et les matériaux de démolition; mais enfin il y a là des vaches, et un petit vacher (je les ai vus, entre deux becs de gaz, à deux pas d'un bureau d'omnibus)!

En continuant ma promenade, j'ai passé devant l'église de Suresnes, et les chants qui en sortaient m'ont averti que c'était la Fête-Dieu. Tout de suite j'ai pensé aux Fêtes-Dieu d'autrefois... Vous rappelez-vous les reposoirs qu'on faisait chez nous, et comme c'était amusant? Une année, les hommes du bourg, qui n'étaient pourtant guère dévots, voulurent se signaler. Ils s'avisèrent de placer horizontalement, sur un pivot, une énorme roue de charrette, sur laquelle on construisit l'autel. Au moment donc où le curé éleva l'ostensoir, l'autel se mit à tourner et envoya sa bénédiction aux quatre points cardinaux, c'est à savoir vers Orléans, vers Blois, vers la Beauce et vers la Sologne. Cette année-là, ma cousine, vous étiez une des deux petites filles qui faisaient les deux anges en prière sur le reposoir tournant; et moi je représentais le petit saint Jean-Baptiste et je conduisais devant le dais un petit mouton vivant! J'étais frisé comme le mouton, j'étais beau; on me regardait; et jamais je ne commis plus complètement, dans mon cœur, le péché d'orgueil...

Mais, à présent, ce n'est plus du tout cela, les Fêtes-Dieu de mon pays! De méchants reposoirs de rien du tout! C'est devenu égal à tout le monde. Les pompiers et la musique ne vont plus à la procession. Ah! ma cousine, nous vivons dans des temps sévères.


Paris, 25 juin.

C'est grand dommage, ma cousine, que le bâtiment du ministère de la guerre, à l'Exposition, soit d'une architecture aussi banale et inexpressive. Cela pourrait être une gare, une préfecture, un casino, ou n'importe quoi. J'aurais voulu une bâtisse austère et un peu lourde, une simplicité, une nudité de lignes qui rappelât les forteresses et les constructions militaires. C'était pourtant bien facile à trouver.