Je dois dire qu'une fois entré on n'a plus d'objections. D'abord, parce qu'on est un peu abasourdi. On l'est à cause de la foule, qui est ici plus serrée et plus curieuse que partout ailleurs. Et puis, comme dit le roi lombard dans la Chanson de geste: «Que de fer! que de fer!» Au rez-de-chaussée, des canons de toutes les tailles (il y en a qui ont de singuliers allongements de cou); des engins et des mécaniques de toute sorte, auxquelles on ne comprend rien, sinon qu'elles sont faites pour tuer le plus d'hommes possible. C'est propre, soigné, luisant, comme de la coutellerie ou de la quincaillerie anglaise; et cette précision de forme et cette netteté froide de métal (si éloignées de la bonhomie et des à peu près de construction des arbalètes de siège ou des antiques catapultes) donnent, en effet, l'impression de quelque chose d'infaillible et d'inévitable, qui tue mathématiquement, sans nulle intervention des muscles humains, de ces faibles muscles dont l'effort est variable et peut dévier. On voit ensuite les instruments mystérieux dont se servent les officiers du génie, et les plans en relief des villes fortes de France, et toutes les manières de bâtir les ponts; bref, de très jolis joujoux militaires. Puis, des cartes géographiques, des fusils et des uniformes de toutes les époques, et des instruments de musique, et des gamelles, et des godillots à l'infini...

Tout cela c'est, si je puis dire, la partie analytique de cette exposition. Mais voici la synthèse, et, après le démontage de la machine pièce par pièce, la machine vivante. Voici une immense image d'Épinal: des soldats de toutes armes, en cire, dans un campement algérien, très bien posés et groupés, très amusants à voir. Puis des souvenirs d'autrefois: statues ou bustes de l'empereur, portraits de ses maréchaux, drapeaux français de la Révolution ou du premier Empire... Et alors, on a beau savoir que la guerre est impie, absurde, abominable; que les armées permanentes volent chaque année, aux peuples d'Occident, une somme incalculable de travail et de richesse, et que ce palais où l'on se promène est proprement le temple du Meurtre et de la Destruction; on a beau se dire tout cela: comme, après tout, les peuples se battent depuis quelque dix mille ans—et peut-être parce qu'on sent confusément que la guerre est ce qui donne à l'énergie humaine et au courage, père des autres vertus, leur plein développement—on est ému jusqu'aux entrailles, un petit souffle froid vous passe dans les cheveux ... et tenez, par exemple, ce guidon de la garde impériale, où sont inscrits les noms de toutes les capitales de l'Europe, ce carré de soie pâlie fait un plaisir à regarder, mais un plaisir!... Et l'on redescend, ayant mangé du tambour et bu de la cymbale, comme disait la vieille chanson des Mystères d'Éleusis.


Paris, 25 juin.

C'est presque toujours une chose infiniment mélancolique, ma cousine, qu'une «représentation à bénéfice». Les camarades qui ont été obligés de promettre leur concours ont l'air d'être traînés à l'abattoir. Tous arrivent en retard, le programme est bouleversé, les entr'actes durent une heure, et ça finit à deux heures du matin. Et, comme ce sont les artistes qui choisissent leurs morceaux ... on est exposé à entendre des choses un peu pénibles.

Je ne dis point cela, ma cousine, pour le «bénéfice» de Mlle Tessandier, auquel j'ai eu la bonne fortune d'assister hier soir, à l'Odéon. L'excellente comédienne jouait un acte de Severo Torelli. J'ai eu plaisir à revoir ses yeux, pareils à deux taches d'encre, dans sa longue tête d'Espagnole de Bordeaux, et sa tignasse de reine sauvage. Quelqu'un a dit la Bénédiction de Coppée, à moins que ce ne fût la Grève des Forgerons. Un baryton n'a pas hésité à nous chanter:

Léonor, mon amour brave
L'univers et Dieu...

(Il prononçait: «L'univers-z-et-Dieu».) Enfin, M. Mounet Sully nous a dit Oceano nox, tour à tour avec des hurlements d'acteur annamite et des plaintes douces de tout petit enfant qui fait sa dentition.

L'excellent tragédien est rasé depuis Alain Chartier. Il est encore beau, si vous voulez, mais d'une beauté moins humiliante pour nous. J'imagine qu'en sortant hier de l'Odéon telle jeune fille qui jusque-là avait obstinément refusé un «parti avantageux», a dû dire à ses parents: «J'ai réfléchi, je ferai ce que vous voudrez.» Ses parents n'y ont rien compris; mais je connais, moi, son secret. Celui qu'elle aimait n'est plus, car elle aimait Mounet barbu; et Mounet rasé, ce n'est plus Mounet...