Paris, 27 juin.
Vous me demandez, à propos du Disciple, si je connais Paul Bourget. Mais oui, ma cousine, je le vois assez souvent et je l'aime beaucoup.—Et comment est-il?—À peu près le contraire de ce que le public veut qu'il soit. Parce que Bourget s'est quelquefois occupé des femmes, et parce que, les «passions de l'amour» ne pouvant avoir tout leur développement que dans un monde oisif et riche, il s'est plu, dit-on, à nous décrire les élégances extérieures de ce monde-là, beaucoup se représentent l'auteur de Cruelle Énigme sous les espèces d'un délicieux jeune homme paré, coquet, affecté, efféminé et languide...
Eh bien! ce n'est pas ça du tout, ma cousine,—mais, là, pas du tout!
Je vous le dis, parce que je le sais: il n'est pas d'esprit plus sérieux ni plus mâle que Bourget. Cet efféminé travaille dix ou douze heures par jour. Ce dandy a une conscience et des préoccupations de prêtre. Pas une lettre d'adolescent en peine à laquelle il ne réponde gravement et longuement (et je vous assure, ma cousine, qu'il faut pour cela un fier courage). Ce mondain raffiné sait, quand le devoir commande, secouer cette tyrannie: la peur du ridicule. Il l'a bien prouvé dans sa préface du Disciple. Ce languissant est dévoré de curiosité et d'inquiétude; c'est, avec Maupassant, celui de nos écrivains qui voyage le plus et qui s'accommode le mieux de la solitude absolue. Enfin, si vous passez son œuvre en revue, si vous considérez l'austérité de quelques-uns de ses sujets, la probité scrupuleuse de l'exécution, l'effort continuel vers quelque chose de nouveau (sans nul souci du public qui aime qu'on recommence les mêmes choses), vous sentirez peut-être ce que tout cela suppose de volonté et d'énergie patiente.
Oui, vous dis-je, Bourget est un Auvergnat,—comme Pascal. Il a d'ailleurs le nez, il a le menton volontaire, le menton romain des hommes de sa province... Pourtant, ma cousine, je ne voudrais pas le faire plus Auvergnat qu'il n'est, et je tiens à vous dire que sa force est très enveloppée de grâce. Le poète des Aveux (si vous voulez lui être très agréable, parlez-lui de ses vers) a une extrême gentillesse de façons, beaucoup d'esprit, et du plus jaillissant (lui qui n'en met presque jamais dans ses livres), un visible désir de plaire, et, dans sa voix imperceptiblement et joliment nasillarde, quelque chose de doux, de caressant et, volontiers, d'un peu plaintif. Ajoutez une sensibilité excessive, un besoin de bienveillance autour de lui, un art merveilleux et déplorable de se faire souffrir avec rien ou pas grand'chose... Disons donc, si vous le voulez bien, qu'il a, avec une intelligence et une volonté viriles, des nerfs un peu féminins. C'est là une combinaison très distinguée.
Mais, je vous le répète, pas du tout «romancier des dames»! Un peu «esthète», oui, c'est tout ce que je puis vous accorder. Au fond, un montagnard pensif. Parfaitement! Le malheur, c'est qu'à Paris on vous juge sur quelques traits qui ont d'abord frappé et qui font oublier les autres, et en voilà pour votre vie! Si vous croyez, par exemple, que l'on connaît Renan, que l'on se fait une idée juste de sa personne et de son caractère?... Mais à une autre fois, ma cousine.
Paris, 1er juillet.
Ma cousine, le président de la République recevait hier, dans l'après-midi, un ou deux milliers de bourgeois de Paris ou de la province.
Il y a deux cents ans, une «fête à la cour», c'était, dans le palais de Versailles, un ballet mythologique du genre «pompeux», où le roi, les seigneurs et les grandes dames jouaient leur rôle. Aujourd'hui, une fête à la cour, ce n'est qu'une garden-party dans le petit parc bourgeois de l'Élysée. M. Dumas ni M. Sardou n'écrivent pas de ballets pour M. Carnot et ses «courtisans». Rien qui rappelle Mélicerte ou l'Île des plaisirs. On ne voit point M. Carnot, costumé en Neptune, danser un pas, puis chanter, comme au premier intermède des Amants magnifiques, des vers dans le goût de ceux-ci: