Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M. Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que le Siècle ou le Constitutionnel, il exècre le Journal des Débats et la Revue des Deux-Mondes. J'imagine qu'il se fût étrangement défié de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui, mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».—Bref, il ne comprend pas ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui, certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments contradictoires.
Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme, chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou plaisante,—chose bourgeoise encore,—sur notre littérature romanesque, sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au vitriol. Sauf erreur, les Libres Penseurs et les Odeurs de Paris restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de génie. On pourrait aisément extraire de l'œuvre de Veuillot plusieurs volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur du «supplément littéraire» des Temps nouveaux.
Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté Dieu du cœur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus, devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu, c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a mise dans le cœur... le bon sens, la nécessité de la résignation provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?
Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable dialogue: l'Esclave Vindex. Et certes je ne dis point que Veuillot soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée, contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui, sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras. «Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et c'en est une au moins que j'ai de plus que toi.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût été cet homme, s'il n'eût été chrétien!
VII
Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé», durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun ménagement.
Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse bataille,—plus quam civilia bella,—il me semble bien que c'est Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle. Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être, s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et, par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque, c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.
La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral, un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale, le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car, là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»
Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un bourgeois riche et «bien pensant»—ce qui ne veut nullement dire un vrai chrétien.—C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes, imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne monarchie;—ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant, membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi est si peu le tout de la vie que ses mœurs ne sont pas chrétiennes, bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;—ou enfin quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les Libres Penseurs, au chapitre des Tartufes: «Pour Dieu! monsieur l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»
Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur» dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire d'un catholique libéral.