... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante, souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états. Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les bonnes œuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.

Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose, et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à «comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de charité.

La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres mystères chrétiens, serait,—sans l'éternel enfer,—celle d'une sorte d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande, affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,—lien des hommes entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des premiers à dénoncer l'individualisme:

... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de la société, puisque la société est l'union des esprits et des intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société. Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà l'individualisme...

Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire; et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez, plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des Libres Penseurs et de Paris sous les deux sièges: c'est,—étant donné sa foi qui le lie et l'emprisonne,—la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix; mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,—et dont il n'est pas l'inventeur,—mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.

Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées personnelles qui se contrarient.

VI

Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été: un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et, pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.

Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu, mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.

Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y découvre et y déteste l'œuvre finale de l'incrédulité furieuse du XVIIIe siècle, œuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce point,—et sauf la différence des conclusions—avec Taine et avec Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés révolutionnaires d'aujourd'hui.