... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent. Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines, tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte et pure; si je me rends coupable dans mon cœur, du moins je ne veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent. Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables théories, à faire des complices et des victimes...

Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela est un charme.

Une autre séduction, pour nous, de son œuvre de polémiste, c'est que, catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus «avancé», et—faisons-nous ce compliment—plus rapproché du nôtre que ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle, maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce «jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et, dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a, dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes de ses Origines de la France contemporaine.

Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution» que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis, Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot), bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:

Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue par le suffrage universel.

Les bases morales de la constitution seront la religion, la famille, la propriété, la liberté.

Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de la fonction suprême, la division du territoire en grandes agglomérations territoriales correspondant aux anciennes provinces.

Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus, depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et jusqu'à la division provinciale ou État.

La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui intéresseraient l'unité nationale...

On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la loi.