Le citoyen jouit de la liberté de tester.

Liberté d'association religieuse et civile...

Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police intérieure.

La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement hospitalier, selon leur importance, etc.

Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».

Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir aux dépenses du culte.»

En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination? Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité, même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre sous la loi commune. Toutefois, certains articles de son projet impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce traitement spécial,—au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte indirecte à la liberté de conscience,—c'est dans un projet tout idéal que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la tyrannie cléricale.

Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété» publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu, encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité, comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de la république de Veuillot.

Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux, autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière, pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne, les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de Vogüé et Paul Desjardins sur le summum bonum qui est le renoncement, vous le découvrirez en feuilletant les Libres Penseurs, Çà et là et le Parfum de Rome. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans Çà et là (II, 217-267), le chapitre De la noblesse. Ses idées sur ce qui fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive, mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse, contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que «c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:

Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse. C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a trahi personnellement.