Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir la roture.

En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.

C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! tout ce que je n'ai pas fait.

J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique banqueroute peut sortir notre salut.

Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême «prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans trop le dire,—comme fait le Souverain Pontife tout le premier,—de la destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il n'aurait pas à changer son attitude...

Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa Correspondance, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me paraît être, avec celle de Voltaire,—pour des raisons combien différentes!—la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa sœur» vous seront un délice. (Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des mœurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,—ce comique invincible qui secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce ne fût la conversation avec le dentiste;—et les portraits et les paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance, l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» À son Frère, I, page 284); et la grâce partout répandue, et,—comme il ne visite guère en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de couvent,—un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter. Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus incontestables chefs-d'œuvre de la prose chrétienne,—et de la prose sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez Louis Veuillot, de la «sainteté».

IX

Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je finisse par avouer,—au moins une fois,—que, dans l'échauffement de la lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du respect.—Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature. Il écrit un jour à sa sœur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour Pétronille (la littérature). Seigneur! vous savez si j'ai aimé cette femme-là

Oh! oui, il l'a aimée,—avec crainte, avec remords; car il savait bien qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais, tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de réelles angoisses.

Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières, il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite, les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui termine Çà et là, est excellent et original. Veuillot nous y fait l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences instinctives. Il aime Corneille, et surtout le Cid, Racine, et surtout Phèdre. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les Odeurs de Paris, des pages singulièrement pénétrantes sur Britannicus. Dans Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «... Certes ses Mémoires sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se révèle une fois de plus une âme vraiment noble et bonne (j'y reviens toujours).—Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M. Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais Gil Blas est «le premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle». L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois traditionnelle et audacieuse.