M. Hugo a été «l'homme moderne» plus qu'aucun autre contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux; il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.

Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot dans sa mère.

Vers la fin du joli chapitre de critique de Çà et là, Veuillot, après quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en soi:

Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion sans borne pour les chefs-d'œuvre d'un art où je ne suis qu'un pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'œuvre n'ont pas la marque du vrai...

Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que d'autres on sent qu'il n'ose pas aimer! Je crois bien qu'il ne fut sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,—et peut-être également,—Renan et Veuillot!»

X

Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.

Ses vers (les Satires et les Couleuvres) sont intéressants, souvent très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement «traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers, après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du moins dans la première partie des Satires, un rien de pédantisme classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,—et cela surtout dans les Couleuvres et dans les poésies du premier volume de Çà et là,—de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (À un jeune homme):

Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:
Combats en pardonnant, mais toutefois combats.

En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (la Pâle jeune Veuve..., J'ai passé quarante ans..., le Cyprès, et l'admirable Épitaphe), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que Sainte-Beuve prisait si haut: