Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...

Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout à fait plaisante et «gentille».

Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux. Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.

Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant, vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps, c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.

Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de «drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?

Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'Honnête femme paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution, la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce mot: Absolvo te in nomine Patris. Cela se peut-il souffrir? Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et cependant,—si je ne m'abuse,—il y a peut-être, aujourd'hui encore, des âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité orientale ou hellénique?

Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère, qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense, d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque. Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater, sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son cœur bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue (car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement «passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,—avant la grotte et avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien une flamme sombre et des motus deordinati, et plus sans doute que l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande païenne...

Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles, ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de Paul de Kock, mais vingt ans avant Madame Bovary. Et enfin, il y a Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au commencement de cette étude.

Veuillot s'exprime modestement sur l'Honnête Femme:

Œuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur, rigoriste, involontairement entaché d'imitation...