Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!

Mais le chef-d'œuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante premières pages de Çà et là. C'est l'histoire tout unie d'un mariage chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé. Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très belle,—puisque c'est la conception chrétienne,—de l'amour et du mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une «prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés: «Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.» D'autres remarques vont loin:

... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par un autre instinct plus parfait dans son cœur et plus connu, elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.

Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et si blanches.

C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du Parfum et de Çà et là en témoigne. Lisez, dans Çà et là, les chapitres intitulés Dans la montagne, la Plage, et la Campagne, la Musique et la Mer. Il était très sensible à la musique, très amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son œuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes de qui cela se puisse dire.

On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et Veuillot, catholique, fut de l'autre.

Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres là-dessus,—mais d'un purisme large et dont les informations remontent au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux cacophonies (cf. Odeurs de Paris, page 213). Sa prose est impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes de strophes attentivement rythmées (Çà et là, deuxième volume; le Parfum de Rome). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême diversité de ton et d'accent,—depuis la manière concise, à petites phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de l'expression proprement poétique...

Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.

XI

Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener, comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui, pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement historique l'a fait, parce que ce développement est divin.