Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot, des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses pour l'œuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, la liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel sont, peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense point que ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices de la bonté humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement bourgeoise; qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour celles-ci, mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait la dignité de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la dernière des hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, Veuillot, du moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si énergiquement qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.
Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut «sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui sont au-dessus du peuple.
Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.
Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel. Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie, surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même alors, ne furent que des hommes.
Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir. Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la bonté.
Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à part et lui dire:
—Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique: c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les religieuses—non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?
Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors le mal est dans votre cœur et dans votre volonté.» Mais, voyons, est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? Comprenez donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une seconde nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'Univers, voué, dans un coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous à cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez plus vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez presque que l'on pût totalement désespérer et où vous n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme?
Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse, est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit, d'abord, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez tranquille. Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième seulement des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, combien y réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du concile de Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va décroissant. Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce que je me trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser.
Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes comme moi—et de bien pires—et en très grande quantité,—vous ferez sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous prédisez, vous appelez de vos vœux le «chambardement général»... Le plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que les sociétés même de brigands arrivent à s'organiser, à assurer à tous leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles devant nous. L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à l'ignorance métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à vous, est impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous concevrons mieux que c'est sur les cœurs qu'il faut agir et que l'apparente justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la justice et si la charité ne sont point en nous.