Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague, impalpable», que le Lamartine des Confidences nous trace du Lamartine enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps et se porte à merveille.»—Et, à ce propos, je vous recommande la description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine: paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les yeux du jeune rêveur et qui,—avec certains sites d'Italie,—forment le «décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des Harmonies et des Méditations. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est de la géographie vivifiée par l'amour.

L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,—jusqu'à vingt-huit ou trente ans,—furent celles d'un hobereau assez pauvre, très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de chèvre dans sa poche.—La première éducation qu'il reçut de sa mère ne paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre, fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe maternelle, dont il parle dans les Confidences. Voici, selon le Manuscrit de ma mère, l'emploi de la journée: «La messe tous les jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner, quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»—À dix ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley, chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.

Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire, naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien. Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de Toulouse,—et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa réception, un discours sur l'Étude des littératures étrangères, qui témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit.

Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami Virieu,—Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve, s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient, tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du foie.

L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les Cent jours, il est dans les gardes du corps.—Puis c'est, au lac du Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers «lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et les premières Méditations paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur: une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces.

Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans. Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre, avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans, était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous donner avec les Contemplations, son vrai chef-d'œuvre lyrique. Nous voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard, La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.—Ce qui gonfle de sève ces exubérantes Harmonies, ce paradisiaque Jocelyn et cette inégale, monstrueuse et splendide Chute d'un ange, ce sont peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler...

J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites sœurs. Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les sœurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose. Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire, à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,—pour parler comme autrefois,—Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme, l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui éclatera presque plaisamment dans la Chute d'un ange...

MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,—ou nous rappellent,—que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans, parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout bout de champ que tel de ses chefs-d'œuvre a été griffonné par lui, au crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante, et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté. Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la preuve, c'est qu'il voulut publier ce Manuscrit de sa mère, où il devait pourtant savoir que ses propres Confidences étaient à chaque instant démenties ou redressées. Ces Confidences, d'ailleurs, il nous laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait. Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une sorte de devoir?

Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental, comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de père en fils, «la taille haute et mince, l'œil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine» dans les Mémoires de Condé. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine. Parfaitement!

Il faut relire la préface des Méditations qu'il écrivit en 1849. Si loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.