Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de ses premiers jeux, que ses petites sœurs et lui appelaient la «musique des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde, à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc (sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux. Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses sœurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une grand'tante,—des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur», s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le même son que les cheveux de sa sœur et, dans ses dernières années, des vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est bien d'Izernore!
En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront les Méditations poétiques), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du collège, il se met à écrire: «J'ébauchai plusieurs poèmes épiques et j'écrivis en entier cinq ou six tragédies... J'écrivis aussi un ou deux volumes d'élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai huit ans sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part, dans le discours Des destinées de la poésie, qu'il jeta au feu «des volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la publication des Méditations» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par lui de 1808 à 1810.
Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore original, et nous communiquer en même temps cette impression que les Méditations s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle qu'elle fût.
La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit les Méditations, et que la moitié même des Méditations ressemble encore à ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel: «...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun effort...»
Tandis que d'un léger coton
Mon visage frais se colore...
Ces vers de Lamartine sont de 1808.
......... Cependant le char roule,
Il nous entraîne, et nous suivons la foule
Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,
D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.
Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...
Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six tragédies: Saül, Médée, Zoraïde, Brunehaut, Mérovée, César ou la Veille de Pharsale. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un Clovis, épopée chrétienne en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie lui-même de «bagatelles», de juvenilia ludibria. La plupart devaient être médiocres: mais les Méditations étaient au moins en germe dans quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel; mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes, crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au sommet du Craz,—péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,—lui donnent l'absolution de Saül et de Clovis, et l'envoient tout droit à un ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans s'en douter.»
Revenons à la légende.—Lamartine chante. Le monde tressaille à cet hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les cœurs sont à lui. (Voir la Préface et les Destinées de la poésie.)
Dans la réalité, le succès des Méditations fut très habilement préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,—ou ce qui en reste,—peut beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette époque. Cette haute société royaliste,—et spiritualiste depuis la Révolution,—avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe, Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force, il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les Méditations furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors, Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années.