Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel». Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste encore assez de mystérieux.—Je viens de relire des vers de Chênedollé et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu, de l'épaisseur d'un cheveu,—d'un cheveu blond des petites sœurs,—que ce ne soient déjà les Méditations. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?

III
LES MÉDITATIONS.

... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus que Rousseau dans ses Confessions ou Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue, à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt, par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.

Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé. Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions successivement, du même événement de notre vie, des versions différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la chronologie de ses œuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais pouvait-il nous raconter autre chose?

J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,—mais avec de beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui, enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des Méditations et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement riche. Je veux vous mettre sous les yeux,—et si vous la connaissez déjà, vous en serez quitte pour la relire,—une curieuse lettre de Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,—et bien d'autres endroits de sa correspondance nous le confirment,—que ce poète, d'un lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.

«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»

Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez l'auteur de Raphaël?—Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de l'idéale amoureuse du Lac. Le père trouva cela tout naturel: «Julia, ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...

Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai retardé autant que j'ai pu—et vous vous en êtes aperçus sans doute—ce moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine, j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers. Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment, d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière, Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois possible.»

J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en diffèrent. Je relis le Vallon et je sens bien tout à coup que les vers y abondent qui n'avaient pas encore été faits:

La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
.............
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!
.............
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.