Je n'entrerai pas dans le détail des Méditations. Je sens que je glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M. Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire. Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps passé.

M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes baguenauderies,—oh! discrètement,—et de faire, çà et là, le professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en aurait-il honte? Avant d'assigner aux œuvres leur place dans l'histoire du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est peut-être pas superflu de s'assurer que ces œuvres «existent», d'en expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille, Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement. Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire redescendu,—ou remonté,—en rhétorique. Cette bonne vieille critique à la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle. Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois fois et, si je ne me trompe, jusque dans les Nouveaux Lundis... Comme La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,

lui rappelle incontinent celui de Racine:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

Il ne peut rencontrer la strophe du Lac:

Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...

sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe de La Jeune Captive:

Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore, etc...

Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers d'Horace: Et male tornatos, etc.... Une strophe du Chant d'amour sur les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un distique de Tibulle. Ces deux vers de la Réponse à Némésis: