J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,

amènent, au bas de la page, ce vers des Bucoliques:

Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;

et ainsi de suite.

Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M. Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»

Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques légers reproches. Il distingue très justement, dans les Méditations, trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que l'Isolement, le Lac, le Vallon, le Soir, l'Automne; les odes à l'ancienne mode, telles que l'Enthousiasme et le Génie; et enfin les «morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que l'Homme, la Prière et l'Immortalité. Oserai-je dire qu'il me paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans les Odes je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son œuvre, du commencement à la fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie d'ordinaire si dépouillée.»

C'est,—avec l'abondante splendeur de l'imagination,—cette ardeur du sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des dissertations. Et, de même, au Carpe diem des Horace et des Parny, ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez le Lac. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (relligio) et de rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...

M. Émile Deschanel parle dignement du Crucifix, de Bonaparte, du Poète mourant: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre les Nouvelles Méditations et qui est intitulée le Passé? C'est une de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé. Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:

Arrêtons-nous sur la colline...

Puis: