... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des œuvres littéraires.
Dans le premier cas, on cherche si l'œuvre est conforme aux lois provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et, d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'œuvre est d'importance et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on recherche quel moment elle marque dans le développement, la dégénérescence ou la transformation d'un genre,—les genres littéraires étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui existerait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie, exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf, et comme abandonné, avec l'œuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent, une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence, d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous louez toujours ce qui vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement apparent!... J'ajoute que cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer supérieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une médiocrité honorable.
L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que nous recevons des œuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale, dans son contact avec l'œuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. Et ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on appelle ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins aventureuse, puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de ses impressions?[Retour à la Table des Matières]
(23 janvier 1893.)
LES CONTEMPORAINS
LOUIS VEUILLOT
I
J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des Contemporains, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments significatifs.
Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne se bornent à savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et qu'il a laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus comme «livres de prix», c'était Rome et Lorette et les Pèlerinages de Suisse; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef de l'Univers était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le prestige d'un héros réfractaire, d'un outlaw, suspect aux puissances établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup, lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.
Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel». Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'Univers se retiraient du journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais leur conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces instructions, M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me demandai alors: Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude? Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son œuvre, que je n'avais jusque-là qu'effleurée.