Cette œuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort compacts,—sans compter les articles non recueillis et qui, je pense, formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait été.
Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique et l'artiste.
Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais, d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble, étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un autodidacte, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des Libres Penseurs), quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, mon cœur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne; tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises mœurs. Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société.» Rappelez-vous cette note.
Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis, à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance: j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus volontiers.»
C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont il nous fait le portrait dans son roman de l'Honnête Femme. À vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent... croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose qui pourra suppléer au remords!»
Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il, j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se retourne vers le peuple, que nul n'a aimé plus constamment que lui; il croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et généreuses, le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance humaine ou divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les messieurs», comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la civilisation, se tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»
Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains. Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion. Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par là du reste.»
Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut (car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions sociales,—à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.
À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait peut-être une besogne honteuse,—s'il avait rencontré sur son chemin quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de langage, austère de mœurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une barricade et eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il eût composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de la plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.