Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait son nom.
Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte. Il alla à Rome, et il s'y convertit.
Comment cela se fit-il?
Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères particuliers de la conversion de Louis Veuillot.
Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous cette forme.»
Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.
Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable au jeune rédacteur en chef du Mémorial de Périgueux. Au temps même où il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»
Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir la paix de la conscience.
Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien. Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper, comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.