Impressions de midi:

... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent
Comme un filet trempé ruisselant sur les prés...
...............
Quand les tièdes réseaux des heures de midi,
En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.

Impression nocturne:

Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore,
Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux...

Mettez ici quelques centaines d'etc...

Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.

Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision dans les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et l'ondoiement.

Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,—comme Lucain, comme Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,—fatigue assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases, trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le prodigieux versificateur des Contemplations et de la Légende des siècles. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins précis, moins fécond en images achevées et sensiblement inférieur par l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de ce qui serait «la poésie pure».

Comment cela?—L'essence de la poésie,—ce en dehors de quoi elle ne se distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,—c'est peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité. Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement; mais je crois que Lamartine en suggère un plus grand nombre, et avec moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que (presque toujours) cette poésie exprime simultanément l'âme et les choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la plus riche qu'on puisse concevoir.

J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.—Je vous rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les deux objets que son imagination rapproche; que la «métaphore» est une comparaison dont le second terme est seul exprimé; que l'«allégorie» n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est peut-être qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je crois que la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où l'objet sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par laquelle on l'évoque en nous,—à condition que cette image n'en soit point elle-même effacée ou affaiblie.