C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (Dans ces prés fleuris, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne voyons un troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier.

L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est dans une pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces» (Recueillements poétiques).

La nature servait cette amoureuse agape;
Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits.
Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe,
Premier chaînon doré de la chaîne des nuits.

Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration. Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme; comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec une bague est seulement suggérée et s'évanouit aussitôt; comme on passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle grâce et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne serait-ce pas un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de nos jeunes poètes?

Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante. Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour mon délassement:

Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices,
Comme un front incliné que relève l'amour?
...............
Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore
Enfle le sein dormant de l'Océan sonore
Qui, comme un cœur de joie ou d'amour oppressé,
Presse le mouvement de son flot cadencé
Et dans ses lames garde encore
Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé.
...............

À une source:

Mais tu n'es pas lasse d'éclore;
Semblable à ces cœurs généreux
Qui, méconnus, s'ouvrent encore
Pour se répandre aux malheureux
.

Sur la «fleur des eaux»:

Elle est pâle comme une joue
Dont l'amour a bu les couleurs
...