Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté l'objet auquel ils le comparent,—et une cloison entre les deux. (Victor Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie; mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur, c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine offre presque à chaque instant.
Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans la Prière (Premières Méditations), les traits dont se compose la description de la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à prier.—Dans le Passé (Nouvelles Méditations), vous vous rappelez le premier vers:
Arrêtons-nous sur la colline.
Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses pieds le théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de l'âge mûr, l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans que ces correspondances soient formellement énoncées.—Dans la Retraite (Harmonies), la pénétration des images par l'idée est plus intime et plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je vous cite quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète vient de nous dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des tombeaux», où l'herbe couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur nuance ce voile» et que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il continue:
Mon œil, quand il y tombe,
Voit l'amoureux oiseau
Voler de tombe en tombe,
Ainsi que la colombe
Qui porta le rameau,
Ou quelque pauvre veuve,
Aux longs rayons du soir,
Sur une pierre neuve,
Signe de son épreuve,
S'agenouiller, s'asseoir,
Et, l'espoir sur la bouche,
Contempler du tombeau,
Sous les cyprès qu'il touche,
Le soleil qui se couche
Pour se lever plus beau.
Paix et mélancolie
Veillent là près des morts,
Et l'âme recueillie
Des vagues de la vie
Croit y toucher les bords...
Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village: mais la transmutation est instantanée, du pigeon qui, de la maison voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante... Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce n'est cela?
Lisez enfin l'Occident (dans les Harmonies). Voilà la merveille des merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit simplement un coucher de soleil: