Ô Dieu, vois dans les airs!...
Ô Dieu, vois sur les mers!...
Ô Dieu, vois sur la terre!...

J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus anciennes hymnes,—à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,—que ressemblent particulièrement certaines Harmonies. Et cette poésie, védique ou lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que les hommes aient entendue.

Il pense, et l'univers dans son âme apparaît.

Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de l'univers dans une âme.

3o Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux, l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable: Éternité de la nature, brièveté de l'homme.

«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des astres et du ciel; après s'être vu petit, si petit! dans l'espace, et si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale comme l'est une goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est elle-même dans l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me tenir de copier encore,—pour moi, non pour vous,—la fin de cet hymne sublime, un des chefs-d'œuvre du verbe humain:

... Vous allez balayer ma cendre,
L'homme ou l'insecte en renaîtra.
Mon nom brûlant de se répandre
Dans le nom commun se perdra.
Il fut! voilà tout. Bientôt même,
L'oubli couvre ce mot suprême,
Un siècle ou deux l'auront vaincu...
Mais vous ne pouvez, ô Nature,
Effacer une créature.
Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!

Dieu m'a vu! Le regard de vie
S'est abaissé sur mon néant.
Votre existence rajeunie
À des siècles, j'eus mon instant!
Mais dans la minute qui passe,
L'infini de temps et d'espace
Dans mon regard s'est répété,
Et j'ai vu dans ce point de l'être
La même image m'apparaître
Que vous dans votre immensité!

Distances incommensurables,
Abîmes des monts et des cieux,
Vos mystères inépuisables
Se sont révélés à mes yeux:
J'ai roulé dans mes vœux sublimes
Plus de vagues que tes abîmes
N'en roulent, ô mer en courroux!
Et vous, soleils aux yeux de flamme,
Le regard brûlant de mon âme
S'est élevé plus haut que vous!

De l'Être universel, unique,
La splendeur dans mon ombre a lui,
Et j'ai bourdonné mon cantique
De joie et d'amour devant lui;
Et sa rayonnante pensée
Dans la mienne s'est retracée,
Et sa parole m'a connu;
Et j'ai monté devant sa face,
Et la Nature m'a dit: «Passe;
Ton sort est sublime! il t'a vu!»...