Vivez donc vos jours sans mesure,
Terre et ciel, céleste flambeau,
Montagnes, mers! Et toi, Nature,
Souris longtemps sur mon tombeau!
Effacé du livre de vie,
Que le Néant même m'oublie!
J'admire et ne suis point jaloux.
Ma pensée a vécu d'avance,
Et meurt avec une espérance
Plus impérissable que vous!

Lamartine écrit dans son Commentaire: «C'est un chant ou plutôt un cri de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus à moi-même le modèle idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»

Ainsi l'auteur des Harmonies parcourt, d'un mouvement naturel, toutes les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon catholique,—d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près, mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens, le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse. (La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu; Hymne du soir dans les Temples.)—Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement panthéistique.—Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le spiritualisme ardent et pur des Méditations (le Tombeau d'une mère, Hymne de la mort). Dans ce vaste soliloque: Novissima Verba, le poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes transpositions des formules kantiennes:

Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme,
Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme,
La conscience! instinct d'une autre vérité,
Qui guide par sa force et non par sa clarté,
Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière
Par la voix, par la main, et non par la lumière.
Noble instinct, conscience, ô vérité du cœur!

Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de Renan:

... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,
Sacrifier en vain l'existence à la mort,
J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;
À dire, en répandant au seuil d'un autre monde
Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde:

«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,
L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;
Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,
Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»

D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée. La Pensée des morts, d'une si mélancolique tendresse, dit la perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation Aux chrétiens dans les temps d'épreuves, l'Hymne à l'Esprit-Saint, l'Hymne au Christ, les Révolutions dégagent le sens véritable de l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice, et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois; et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est impossible.

Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements nouveaux et plus hardis peut-être, dans Jocelyn, dans la Chute d'un ange et dans les Recueillements.

V
JOCELYN.