Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien que moi. Ce que les Harmonies sont aux Contemplations, l'énorme épopée dont la Chute et Jocelyn forment des «chants» détachés le devait être à la Légende des siècles. Et comme on voit, dans la Légende, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier, Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve généreux de la pauvre humanité est toujours le même depuis trois mille ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de l'Inde et dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le progrès par la douleur acceptée.
Je ne vous conterai pas la fable de Jocelyn; je ne vous rappellerai pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. Jocelyn, c'est l'idéal du sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans exception, ont condamnés.
Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa sœur d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas. C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de sa sœur, il commençait déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et harmonieux.
Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le franchisse,—et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se décide à le franchir.
Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent, il s'est immolé à sa sœur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.
«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut, «la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); mais Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?—«Ô poète imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son vœu, il serait mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau en poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de M. de Lamartine en cet endroit.»
«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa sœur est d'une beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est bien discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être immolée aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient tout le poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu prêtre, ne puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte d'invraisemblance que celle du long tête-à-tête angélique de toute une année dans la solitude; invraisemblance résultant de l'idéalité seule: ici c'est une accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bénéfice d'idéal. Jocelyn n'est-il pas responsable des conséquences funestes de sa docilité excessive?...»
Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore! J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes, ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux» Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,—quelquefois de petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, établissent leurs enfants; Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent; ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre destinée. Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austère Vinet? Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais alors avouez que votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son adolescence par un si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté paradoxale de l'union de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir à ce petit ménage bourgeois—(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilisées par la femme en jupons de dessous?)—et qu'enfin l'histoire ne valait plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il ne reste rien, rien du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice idéal.
La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (le Banquet, l'Imitation); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de supérieur aux amours,—permises sans doute, belles quelquefois, mais toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté humaine,—d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé (Graziella) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment. Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.—Jocelyn dans la montagne, c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus large encore et plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins compromis; que la grotte des Aigles est restée plus innocente que la grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En somme, l'évêque ne fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, fidèle à sa vocation sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de ce vieillard qui va être guillotiné demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement à travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'éternité et comme de la fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle misère doit lui paraître la petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou plutôt écoutez-le: il parle fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, impérieuse, une éloquence d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les choses en place et en rétablit, avec certitude, la vraie perspective.
Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret
Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;
Voilà par quel honteux et ridicule piège
L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.....
Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte
Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,
Ce trouble d'un cœur pur qui ne se connaît pas...
Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,
Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,
Risible enfantillage et des sens et du cœur,
Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...
Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,
Où l'autel est lavé du sang de ses ministres,
Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi
S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi.....
Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,
Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,
Au grand combat de Dieu refusant son secours,
Amollissait son âme à de folles amours;
Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères
Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,
Pensant sous quel débris des temples du Seigneur
Il cacherait sa couche avec son déshonneur!