Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:

Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!
Insensé, regardez, et songez où vous êtes!
Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,
Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris,
Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve
Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,

(Sont-ils beaux, ces deux vers!)

Ce sépulcre des morts par la vie habité,
Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité...
Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,
Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
Que vous osez parler de ces amours mortels,
Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels,
Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
Par un plus fort lien y consacrait encore!

Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas!
Quoi! vous, trahir! Mais non, cela ne se peut pas!

Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de l'orthodoxie catholique.»

Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.

—Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de cœur de Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier argument qu'il lui pousse.—Parfaitement. Et après?

—Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux ou coupable.

—Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre, qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne fait que transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:

Il est dans notre vie une heure de lumière,
Entre ce monde et l'autre indécise frontière...
Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur
Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne.
Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort.