Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée, bon aiguilleur de cette destinée hésitante.
—Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne mal?—Je répondrai sans hésitation:—Laurence n'avait qu'à bien tourner. En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.
La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de vertu,—comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn la douleur et, par suite, la sainteté. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste, c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé par tous les critiques sans exception est justement le plus indispensable à l'intelligence du poème, et comme le nœud de ce merveilleux drame moral.
Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens. Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour», platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et décrites:
Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie...
Peines, crimes, remords sont communs entre nous;
Je les prends tous sur moi pour les expier tous.
J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence
Va te compter là-haut ma dure pénitence.
.............
Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.
Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices;
Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs,
Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;
J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,
Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;
Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,
Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;
Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,
Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,
J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,
Mes frères en exil, en misère, en pitié.
Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme,
Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme!
Fais que j'aime le monde avec le même amour
Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!
Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!
Et enfin:
J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes,
J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.
Bénissez-moi, Seigneur! Que mon cœur consumé
Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé,
Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume,
Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume,
Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,
Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!
Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui fait le cœur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le signe et la mesure; et la souffrance, à son tour, agrandit et exalte la puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes les souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, Jocelyn nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement aimante,—aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace: elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait songer un peu,—seulement un peu,—à Rousseau, à Bernardin, à René, au vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon curé»[3], qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel, mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, non pas en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa sanctification. Cette histoire d'une âme, le poète la résume dans cette image splendide:
J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres
De ces monts où le bois est dur comme les marbres,
De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,
Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs.
Le chêne, dans son nœud le retenant de force,
Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce,
Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur,
L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur.
C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme,
Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme.
Parlerai-je du style de Jocelyn? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue, et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque enfantine, ce style, plus encore que celui des Harmonies, se rapproche de l'antique poésie hindoue.