Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus mauvais du livre, car je les prends au hasard:

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,
Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes,
Étend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,
Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,
Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.

Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.—Tous les sentiments simples, amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale, amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine, montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois mille ans après l'Odyssée, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons brahmanes.—Tout y est magnifié. Quand on pleure dans Jocelyn (et l'on y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un torrent de pleurs:

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,
Mais j'entendais tomber des gouttes sur la page.
.............
Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,
Détachés de sa tête, et collant sur sa joue...

Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse de mon impression. N'ayant même pas le Ramayana sous la main, tout ce que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau (cité par Jean Lahor) du Mahabharata et une page de Jocelyn.

Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent, couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles, séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage, comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»

Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:

L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,
Semblait tomber, avec les célestes rayons,
Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,
Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
Du globe enseveli dans son premier hiver,
Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...
..............
Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois
S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,
S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,
Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,
Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,
Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.
La sève, débordant d'abondance et de force,
Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce,
Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,
Des filets de feuillage et des tissus légers,
Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,
En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;
Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,
Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,
Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,
De plumes et de fleurs répandaient une pluie...
..............
Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,
Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,
Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,
Des nuages ailés partaient de nos genoux,
Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,
Qui d'un éther vivant semblaient former les couches;
Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,
Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant
Comme dans les chemins la vague de poussière
Se lève sous les pas et retombe en arrière.
Ils roulaient, etc...

De l'auteur du Mahabharata et du poète bourguignon, c'est évidemment ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne, comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne, il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à certaines minutes, s'effacent devant lui.

VI
LA CHUTE D'UN ANGE.