La Chute d'un ange est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus assommant, le plus mal écrit,—et le plus suave et le plus inspiré et le plus grand, selon les heures.

Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler les Visions,—et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité, la période antédiluvienne.

Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre vraiment tout ce qu'il peut souffrir,—dans son corps et dans son âme,—et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme, recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.

Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une extrême vraisemblance morale.

Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états de société radicalement différents en apparence:

D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour les faire esclaves. Nul cœur d'homme n'y est plus large que la tribu elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre humain».—Néanmoins, les mœurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve; ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme, Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont l'Odyssée et les Travaux et les Jours nous présentent encore les traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre, suffisamment plausibles.

De l'autre côté,—et dans le même temps, ne l'oubliez pas,—une ville énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables, aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de mœurs si abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple réduit en esclavage.

Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les Dialogues philosophiques. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le poète pour l'humanité primitive serait une réalité. Primus in orbe deos fecit timor.»

Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les Dialogues philosophiques ne fussent écrits.

Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique, renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai que la réalité même et que l'histoire.