Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très «avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand nombre,—et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet, que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit, logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.
Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait impossible de démontrer que les applications de la science aux commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien, les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans doute inconnues autrefois.
C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck de la Chute d'un ange. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure, Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place.
Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante, par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort de préférer les autres à soi, et par une foi qui nous rende capable de cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,—en dépit de leur chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,—c'est le vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux l'avenir. Tel est le sens du poème.
Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité (c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux. Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques. Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure s'est-il engagé là!
Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée, et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien autres délices.
Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci, d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de fauteuils, de chaises longues, de pupitres,—et de chancelières:
...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...
Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que c'est là un développement de certaines idées de Néron.—Mais vous remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient fort incommodes; que rien ne vaut un rocking-chair pour être bien assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le confortable.—Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain sensuel,—fût-il médiocre,—finiraient assurément par émouvoir vos sens, vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent, ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement tranquille.
C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les nudités abondent dans la Chute d'un ange: mais la sévère Mme de Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits, feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le sont exactement de la même façon.