Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties de ce corps,—les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez, la bouche, etc.,—nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif: mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,—ou un Mendès,—rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:
Comme un pli gracieux de rose purpurine,
Une ombre dessinait l'aile de sa narine,
nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:
Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,
Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,
S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,
Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,
les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:
Ses membres délicats aux contours assouplis,
Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance
Qui passe d'heure en heure à son adolescence,
Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
Dont la sève arrondit le contour déjà plein,
Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
N'a pas encor durci les nœuds dorés de l'herbe,
nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations qu'enfle la poussée du Printemps divin...
Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha, représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...
Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.
Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses Exilés, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les fauves, termine ainsi: