Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,
C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,
Amour des sens, ô jeune Éros, toi que le roi
Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,
Et qui suças la haine impie et ses délices
Avec le lait cruel de tes noires nourrices.
Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant. On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand cette souffrance est son œuvre, et quand il la leur inflige précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que, les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».
... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux, Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de Pasiphaé,—puis celle d'Icare. (Suétone: Néron, XII) «Icare, à son premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et le couvrit de sang.»
À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants, en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal. Écoutez,—et frémissez si le cœur vous en dit.
La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites ouvertures.» (Suétone.)
Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme, Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.
De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.
Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux; Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports... Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Ichmé.
Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.
Et c'est le premier tableau.