La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture. Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant? Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.
Mais Isnel,—qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,—revient, par la corde à nœuds, pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant! et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.
Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:
«C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»
Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:
D'une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.
Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même, malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations» imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles situations de Théodora ou de la Tosca; car M. Sardou a été plusieurs fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque l'enluminure populaire des images de supplices.
Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements, sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se complaît Flaubert l'impassible dans Salammbô: les quatre cents mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)—Mais le fait est que, je ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent dans la dernière partie de la Chute d'un ange, et pas plus que ne parviennent à nous intéresser,—je veux dire à nous paraître vivants,—Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le poète innocent peine tant à nous décrire.—Et j'avoue sans doute que la petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes ne nous avaient troublés. La Chute d'un ange nous offre un très singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...
Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent, parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers spontanés, tels que Lui seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un peu, pour votre plaisir et pour mon repos:
Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:
L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.
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Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,
Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.
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Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,
Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.
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Des teintes du matin le ciel se nuançait.
Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,
La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;
Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux
Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.
Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,
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Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,
Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,
Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
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C'était la terre, avec les taches de ses flancs,
Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,
Et sa mer qui, du jour se teintant la première,
Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.
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... Le navire ailé reconnut sa route:
Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina
Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.
Il entendit d'en haut battre contre ses rives
Les coups intermittents de ses vagues massives.
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Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,
Devant les nautonniers commençaient à blanchir.
Ils entendaient grossir cet immense murmure
Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.
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Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,
La bruissante mer de leurs feuillages sombres...