Le seul livre divin dans lequel il écrit
Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!
C'est ta raison, miroir de la raison suprême,
Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.
Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.
Toute bouche de chair altère ses accents.
L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
Voilà la voix de Dieu; le reste est imposture.

Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le Livre primitif que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.

C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra jamais être bien clair.

Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la limite,—par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...

Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante de l'anthropomorphisme,—duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» dans un sonnet des Épreuves.—Vous êtes ignorants comme moi, plus encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;

Et le monde invisible et celui que je vois
Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.

L'ignorance est partout; et la divinité,
Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,
Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»

Et il conclut:

Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,
Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!

Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce corollaire:—Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.